Une start up biomédicale à Singapour, mariant médecines chinoise et occidentale

Rencontre avec David Picard, qui a su profiter du savoir et de la médecine venant de Chine pour créer une société, basée à Singapour.

David Picard

David Picard est un CEO heureux. La structure qu’il a fondée en 2003 à Singapour, Moleac PTe Ltd, double de taille chaque année.

Son CA a été multiplié par 8 en trois ans et il espère qu’il pourra encore le multiplier par dix. Il a reçu deux prestigieux prix asiatiques d’entreprenariat .

Son produit phare, et pour l’instant unique, NeuroAiD, lancé fin 2006, est aujourd’hui présent dans une douzaine de pays d’Asie et du Moyen-Orient. Il devrait être commercialisé en Europe et en Amérique latine cette année.

Indiqué pour récupérer des fonctions neurologiques (motrices, sensorielles et cognitives) perdues après une attaque cérébrale, NeuroAiD, connait des développements prometteurs pour soigner déficiences du système nerveux périphérique, maladies neuro dégénératives, déclins cognitifs…

Mais cette belle progression a mis du temps à se déclencher. Sur le chantier depuis 2002, il a du batailler ferme pour convaincre des investisseurs de miser sur la médecine chinoise.

David Picard travaillait depuis une dizaine d’années dans un cabinet de conseil (Boston consulting group) en Asie et en France quand il s’est lancé dans l’aventure Moléac.

Souhaitant retourner en Asie , il a eu l’idée, en discutant avec des clients, de développer de nouveaux chemins d’innovation en pharmacie.

« Pourquoi dépenser 12 années et un milliard de dollars - maintenant c’est plutôt deux - pour faire de nouveaux médicaments, quand on peut se servir de savoirs développés dans d’autres médecines. Je ne connaissais pas particulièrement la médecine chinoise mais j’avais aimé vivre à Shanghai à la fin des années 90. L’idée de cross-fertiliser l’Asie et l’Occident à travers les deux médecines m’excitait. Je souhaitais réduire les temps de développement et les coûts et trouver des solutions pour des gens qui souffrent. Je sentais qu’il y avait un bon business à faire.. »

Le concours de Tang frères

A partir de 2002, David Picard fait la tournée des instituts et des sociétés pharmaceutiques chinoises, conseillé par Tang frères, un groupe sino français né dans le 13e arrondissement, devenu son principal actionnaire.

Il identifie des médicaments ( MTC) qui peuvent combler des vides thérapeutiques en Occident, avec un bon profil de sécurité sanitaire, de bonnes données et facilement accessibles.

Il les fait valider grâce à des approches méthodologiques définies avec une équipe médicale de très haut niveau. Il finit par se focaliser sur le plus prometteur que Moleac va exploiter sous le nom de NeuroAiDTM ..

« En cas d’accident cérébral, il n’y avait rien au-delà d’une récupération naturelle ou stimulée par de la physiothérapie ou de l’orthophonie … . Le composé de 14 éléments issus de la pharmacopée chinoise que nous avons identifié semblait aider des patients à récupérer des fonctions, même très longtemps après une attaque. Après des travaux importants menés par les professeurs Heurteaux et Lazdunski, nous avons compris comment ce produit permettait de régénérer les cellules du cerveau en les aidant à créer de nouveaux circuits neuronaux»

Accélération à Singapour

C’est en 2002, date à laquelle l’OMS (organisation mondiale de la santé) reconnait enfin les MTC (médicaments traditionnels chinois) comme des médicaments à part entière, que David Picard a démarré en pionnier.

Image of Singapour en quelques jours
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« Quand j’ai commencé, personne ne voulait mettre d’argent. Prendre des médicaments qui contenaient des produits chinois et les donner à occidental victime d’une attaque cérébrale et dans un état critique semblait un défi difficile à relever. J’ai choisi Singapour parce que les autorités de santé comprenaient déjà la médecine chinoise et m’ont permis d’aller relativement vite. En un an et demi, l’essai clinique était autorisé à démarrer dans les laboratoires. En six mois, le produit était commercialisable à Singapour sous le label « médecine traditionnelle».

Il est aujourd’hui prescrit à 80% par des neurologues et des neurochirurgiens.

«L’année dernière, nous avons essayé de démarrer un essai clinique en France, à l’invitation des Hôpitaux de l’Assistance publique à Paris mais nous nous sommes heurtés à des approches bien plus conservatrices à l’Agence de sécurité sanitaire française. »

En 2011, la commercialisation de NeuroAiD démarrera en Amérique latine, en Europe et en Russie…. En Europe, il devrait être commercialisé sous forme de supplément alimentaire sans indication thérapeutique dans un premier temps.

Une équipe multinationale

Aujourd’hui, Moleac emploie 25 personnes à Singapour, trois à Paris et une en Chine.

C’est une équipe multinationale qui compte une dizaine de nationalités et parle une douzaine de langues. Les Français y sont bien représentés.

« En arrivant d’un grand groupe, j’ai du apprendre à passer beaucoup de temps à régler des petits problèmes opérationnels, y compris à administrer moi-même un système informatique. Maintenant il s’agit de construire une équipe, d’attirer des talents et de les maintenir à bord alors que la structure double chaque année. »

David Picard a installé Moleac au cœur de Biopolis, un ensemble hyperfonctionnel créé en 2004 par le gouvernement singapourien pour développer les sciences de la vie dans l’ile-Etat. Il en est même un des premiers locataires.

Cet ensemble futuriste fait partie des initiatives de Singapour pour développer les sciences de la vie, de concert avec l’évolution du système d’éducation, la création d’instituts de recherche publiques où le gouvernement a attiré des scientifiques de renom, dont Sydney Brenner qui a reçu un prix Nobel en 2002, et le voisinage sous un même toit de laboratoires publics, de sociétés privées, du ministère de la santé et de fonds d’investissement.

« Le principal bénéfice de s’être installé à Singapour a été de me trouver sur une plate forme d’accélération dans mon domaine, explique David Picard. J’ai pu transformer un produit chinois et le rendre légitime en Occident. Si je m’étais installé en Chine, j’aurais été plus vite et cela m’aurait couté moins cher mais personne n’y croirait. Si je l’avais fait en France, je n’aurais probablement pas encore démarré, empêtré dans des problèmes administratifs… »

David Picard souligne toutefois qu’il est difficile pour un entrepreneur français de trouver des fonds à Singapour.

« Ils se demandent pourquoi vous n’avez pas trouvé d’argent chez vous. Finalement, mes investisseurs sont quasiment tous européens. Cela aurait peut-être été plus simple si j’avais été dans la région depuis plus longtemps. Maintenant, beaucoup sont intéresses à investir mais nous en avons moins besoin

David Picard vante aussi la flexibilité du droit du travail à Singapour. « Il est facile de pouvoir embaucher les gens sans se poser la question CDD ou CDI. Et cela ne coûte que le salaire de la personne. ».

Et Singapour attire beaucoup depuis l’annonce d’une croissance à plus de 15%. «Cette année j’ai vu arriver un flot de CV. Nous attirons désormais les talents, il était difficile de convaincre de l’aventure Moleac les candidats qui étaient courtisés par les entreprises pharmaceutiques plus classiques! ».

Des accords académiques prometteurs

A l’avenir, David Picard espère encore multiplier son chiffre d’affaires par dix.

Ensuite, il pense aller en bourse… ou être racheté par un grand groupe.

« 80% de l’actionnariat appartient à des financiers dont le principal reste Tang frères. Un des atouts de la start up est d’avoir signé de nombreux accords de coopération académiques. L’ originalité de notre approche initiale puis la qualité de notre travail ont convaincu un nombre important de cliniciens et de scientifiques de haut niveau qui collaborent avec nous, par exemple en France le professeur Michel Ladzunski, le professeur Marie-Germaine Bousser. Nous avons des collaborations avec le CNRS, l’ Université de Singapour, une vingtaine d’hôpitaux. Nos ventes permettent de financer ces travaux sous un format de partenariat academique

David Picard se sent bien dans sa peau d’entrepreneur. « C’est intense et amusant. J’aime faire avancer la structure. J’ai choisi un sujet compliqué, de nature mondiale pour une toute petite boite. Ce que je fais, je le regarde avec des yeux occidentaux. Le qi, je ne sais pas ce que c’est exactement. Dans mon secteur, je suis encore tout seul. Il y a quelques cosmétiques, une chaine renommée de pharmacies traditionnelles chinoises Eu Yan Sang qui mènent des approches différentes, moins scientifiques et plus marketing. A l’autre extrémité du spectre, des sociétés pharmaceutiques telle que Novartis ont des approches classiques de recherche de composés actifs dans des plantes traditionnelles.. Nous avons travaillé sur une formulation traditionnelle, c est-à- dire un mélange non purifié, et l’avons étudié tel quel de manière rigoureuse en modifiant le moins possible au départ. Maintenant que nous comprenons mieux ce qui se passe, nous commençons à faire évoluer la formule. »

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