Citadel à Phnom Penh: pour l’amour des lames
Notre série au Cambodge nous fait découvrir aujourd'hui une activité pour le moins inhabituelle: la fabrication de couteaux et de lames en tous genres sous la direction d'un Français, Dominique Eluere.
Les forgerons de Citadel qu’ils soient français ou Cham, sont des as de la lame : du canif de randonnée à l’arme japonaise (katana, wakisashi, tanto, aikuchi, kaiken ou shirasaya ) en passant par des couteaux de chasse scandinaves ou tibétains, toutes les armes blanches fabriquées dans l’atelier de Citadel à Phnom Penh sont travaillées à la main avec un niveau de finition remarquable.
Quant au prix, ils restent raisonnables, compte tenu du travail engagé. De quoi faire rêver les férus d’arts martiaux ou de découpe en cuisine.
L’aventure a commencé il y a dix ans sous la direction de Dominique Eluere, forgeron et amateur de couteaux, venu s’installer à Phnom Penh après vingt ans d’Asie.
Un marché difficile
Il fait avec deux amis le pari un peu fou de fabriquer des sabres nippons dignes des maître-artisans japonais.
« Quand j’ai commencé, je n’avais aucune idée de ce qu’était un katana (sabre japonais). Heureusement ! Sinon, je n’aurais jamais osé me lancer. ».
Aujourd’hui il fournit de nombreux dojos européens et américains et ses katanas sont utilisés dans les compétitions de tameshigiri ( coupe rituelle japonaise). « Au Japon, nous sommes reconnus, mais le marché est fermé. Il reste quelques grands maîtres dont les sabres hors de prix demandent trois ou quatre ans d’attente. Les Chinois inondent le marché de produits d’une qualité mauvaise ou médiocre et nous, nous satisfaisons un besoin intermédiaire. ».
Un atelier à visiter
Dans les ateliers de Citadel, installés non loin de l’aéroport - et que l’on peut visiter -, impossible de ne pas tomber sous le charme de ces armes d’une grande finesse fabriquées sous la direction de Christophe par une équipe d’artisans Chams, une minorité musulmane composée traditionnellement de pêcheurs, de forgerons ou de bouchers.
Les outils et les machines sont extrêmement simples, voire archaïques. Et pourtant à l’arrivée, ces lames uniques – chacune est fabriquée par un artisan -, nées de la rencontre du perfectionnisme japonais, du travail cham et de la passion de deux Français, sont belles à couper le souffle.
Un travail de longue haleine
Martelées, découpées, chauffées, limées, polies, avec des manches réalisés à partir de matériaux triés sur le volet (galuchat -peau de raie - du Golfe de Thaïlande, jacquier de Malaisie, palissandre du Cambodge , corne de buffle du Vietnam) et des fourreaux parfaitement adaptés à chaque lame, elles deviennent des objets d’art ou de haut artisanat, uniques.
« Nous travaillons uniquement à partir d’aciers européens, français (Bonpertuis , Savoie) , ou autrichien ( Bolher) , car nous avons besoin, pour un bon traitement thermique, de connaître exactement la composition de l’acier », explique Dominique Eluère pour qui la qualité prime.
Pour faire un sabre, il faut de trois à cinq semaines. Le polissage à la main d’un sabre japonais demande de quatre à six jours, avec des papiers de verre ou des pierres de quatre grains différents.
Tout commence par le dessin d’un gabarit que l’on découpe dans un acier très fin.
Les forgerons chams vont alors marteler une barre épaisse chauffée au rouge dans une forge alimentée au charbon de bois. La barre est aplatie et élargie pour l’amener au gabarit, comme cela se faisait encore en Europe, il y a une centaine d’années.
« Pour le contrôle de la température, nul besoin de thermomètre numérique. Nous nous fions à la couleur», explique Christophe.
La deuxième étape consiste à donner la forme exacte souhaitée à la lame.
L’ouvrier en charge de l’arme de A à Z , découpe la lame à la taille finale et la lime de manière rectiligne de chaque côté pour en amorcer le tranchant. Celle ci est ensuite trempée, c'est-à-dire chauffée à 800 degrés puis refroidie brutalement dans un bain d’huile afin de modifier la structure cristalline de l’acier puis de figer cette modification.
Pour éviter que la lame devienne dure et cassante – ce qui serait préjudiciable pour un sabre de combat - la lame est ensuite portée à 250 degrés pour la déstresser à petite température.
Elle devient alors un peu moins dure mais beaucoup plus flexible. Avant la trempe traditionnelle les lames sont entourées d’une gangue d’argile du Mékong mêlée à de la poudre de charbon et de la limaille d’acier, un mélange réfractaire, qui en laissant à l’air libre le tranchant va permettre une trempe différenciée.
Une fois les lames prêtes, elles sont confiées à un ouvrier qui les polit longuement, puis les monte. Là encore un travail d’artisanat extrêmement habile et entièrement à la main, permet de fabriquer des manches dans tous les matériaux possibles, du cuir à la corne de buffle, du bois précieux au bambou, en passant par la peau de raie ( galuchat) laquée et polie, gainée de cuir ou de soie. Un régal pour les yeux mais aussi au toucher.
Dominique Eluère est fier de son entreprise non seulement pour la qualité de ce qu’elle fabrique mais parce que ,dit il ,« elle permet d’offrir à nos ouvriers cambodgiens , Chams ou Khmers , la possibilité de devenir d’excellents professionnels et de vivre de leur travail , dans leur pays , de façon plus qu’honorable, en étant, à juste titre, fiers de leurs réalisations »
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